Les feuilles brunes des châtaigniers s'agitaient sous la vigueur du vent automnal. Nous étions fin octobre, période de transition, où la nuit spectrale et rude envahit les champs et forêts de bonne heure. Le frileux soleil commençait à décliner sur le petit village, sur chaque bâtisse biscornue. La jeune nymphe aux cheveux de lumière se tenait là, sur l'avenue principale, douloureusement surprise par ce début de soirée austère où l'on pouvait encore entrevoir le ciel pourpre et nuageux jouer les agitateurs aux dessus des tuiles épaisses du village. Les ruelles étaient désertes. Seul le rougeoiement des fenêtres de quelques foyers semblait tenir tête aux sombres teintes ambiantes.
Elle la vit, l'école, ce modeste établissement l'ayant accueillit il y a près de dix-huit ans maintenant. C'est ici que le doux murmure de l'alphabet et la chaleur du papier brouillon s'étaient engouffrés pour la première fois dans ses veines. Elle aurait pu chercher ailleurs, à travers le monde, n'importe lequel des premiers ouvrages dont elle était tombée folle; elle ne pouvait finalement nier le commencement de sa carrière littéraire, ici, entre les murs de cet établissement rural. Elle regarda brusquement sur le côté, attirée par un bruit de sabot et de fouet qui claque... c'était le fiacre qui venait de l'emmener jusqu'au village. La modeste diligence venait de détaler, sûrement effrayé par la quelconque austérité de ce hameau perdu. Elle soupira pour ce vil abandon et sans dire mot se remit à fixer la porte vermoulue de l'école. La bise friche caressait son visage, le pèlerinage était en train de prendre une certaine force. Une curieuse et inexplicable sensation l'envahissait. Elle ne comprenait pas cet état de béatitude tranquille. N'ayant d'ailleurs jamais su décrire le pourquoi de ce qui était une partie d'elle-même, une racine douloureuse mais emplie de sève. Le bourg et les châtaigniers aux feuilles brunes s'enfonçaient peu à peu dans la pénombre. Le bruyant froufrou des arbres, la maussade tranquillité des environs semblaient maudire le voyageur perdu. Elle se tenait figée devant les marches de l'école puis s'y asseyait, laissant la nuit nimber de sa noirceur accablante ce petit corps frigorifié. La jeune femme s'ennuyait déjà dans ce petit univers où les souvenirs étaient étroits et trop éloignés. Ses pensées l'assaillaient. Amoureuse, sa vie n'était plus ici.
La poétesse se leva donc pour se lancer dans une marche vigoureuse et rapide. En quelques minutes elle se trouva en dehors du hameau, longeant l'obscure route de campagne auprès de laquelle les arbres semblaient hululer un chauvinisme arrogant. Pourquoi une telle marche? Avait-elle réellement ambitionné de rejoindre la ville voisine ou bien Paris à pied? Cela était fou et difficilement réalisable, mais cet amour qui brûlait en elle n'était-il pas follement passionnel? Elle ne contrôlait plus rien, elle l'imaginait seulement, là-bas, dans la ville de lumière, en train de faire les cents pas. La tristesse de son doux rimeur lui était insupportable. Il fallait le rejoindre, quitter ce bourbier, source d'affreux atavisme. Le retrouver. Dame fatigue sur son trône impérial installa rapidement sa régence sur les petits mollets de la jeune fille emmitouflée. Cette dernière se mit donc en quête d'une maison pour pouvoir obtenir su repos, un bouillon et du pain. Après une interminable errance, due en partie au froid, la providence, sous les traits d'une modeste chaumière, se présenta à elle. Une fois la porte de la maison ouverte, un regard de femme, bleu et renfermé la dévisagea. L'iris chocolat de la poétesse pétillant sous la lumière d'une lampe à pétrole, surprit la froide paysanne qui ne prononça aucun mot. Le message était explicite: cette fricassée féminine d'orient et d'occident, de subtilité et de lettrisme, n'était point la bienvenue.
Le noir refit surface dans un claquement de porte. Il fallait qu'elle le retrouve. Se rendre à la première gare qu'elle rencontrerait. Les quelques sous dans sa poches tintèrent modestement. Il n'y avait que le train qui pourrait la reconduire vers l'étuve humaine...