Oui, je la comprends celle qui passe devant moi tous les matins. Je l'ai déjà entendu en parler au téléphone, inconfortablement assise dans ce train de banlieue. Il l'a quittée il y a quelques jours à peine, sans délai et à peine avec paroles. Je la vois donc, portant chaque jour son c½ur à moitié éveillé dans le creux de son sein. Ses cheveux cachent le paroxysme de la tristesse qui règne en elle. Ses yeux, comme pour camoufler non pas un malheur général mais un malheur détaillé, regardent dans le vide. La chair de cette fille est totalement polluée, imprégnée de malheur. Le chagrin couve mais, timide, il n'éclora qu'une fois la demoiselle seule dans son purgatoire. Oui, ce garçon ne l'aimait pas, il n'avait eu aucune raison de l'être puisqu'il lui suffisait de puiser en sa provisoire moitié le trop plein d'amour qu'elle pouvait lui offrir. Oui, c'est donc totalement vidée de ce qui faisait son bonheur que je la vois passer. Une réflexion me vient brusquement à l'esprit: mais nos déchéances sont les mêmes, elles sont unies par leur cruauté insatiable et tenace. Puis je me mets à relativiser: Non, si la vigueur angoissante de nos déchéances respectives est à peu de choses près la même, il n'y a qu'au travail que je suis dans mon enfer. Cette fille, son enfer la suit partout... sans aucune flamme.



