Une errance embuée

Une errance embuée
Chaque devanture sommeillait sous un rideau de fer, la surface carrelée de la galerie marchande, elle-même, semblait lester un silence déjà hégémonique. Seul le murmure de ses pieds nus sur le sol alimentait ce qui n'était qu'un vaste purgatoire mercantile. L'employé complice lui avait pourtant assuré de la complète absence d'alarmes sensitives, trop onéreuses pour un si modeste centre commercial de banlieue, mais la jeune maman ballotée par la rue prit la précaution d'enlever ses chaussures pour ne pas émettre le moindre bruit. Ce qui fut bien avantageux pour le règne cauchemardesque de cet endroit. Les éclairages tamisées des quelques établissements bancaires, ainsi que les néons couronnant les sorties de secours étaient l'unique source de lumière qui lui permettait de fixer ses repères. Cette galerie commerciale elle la connaissait pour y avoir si souvent trainé sans espoir de lendemain. Une errance si intense que n'importe quel détail de cet univers ne lui inspirait plus maintenant que de l'éc½urement existentiel.
Tiens, voici donc le fameux banc où elle s'était assoupie un jour, elle ne se souvenait plus quand, entre un client obèse mangeant son fond de crêpe au Nutella et un employé de magasin trop affairé sur son téléphone pour remarquer la misère frontalière? Ne serait-ce pas le fameux café-bar où un tenancier mal avisé avait cru bon, un jour, de la faire expulser de la galerie commerciale avec l'aide de deux vigiles? Comme il était bon de s'étirer de tout son long sur la surface en bois du banc. Ce dernier, un peu à l'écart de la clientèle mouvementée, était habituellement occupé en permanence. La jeune maman appréciait se luxe solitaire qui lui permettait de se relaxer dans la partie tranquille de la galerie. Puis elle pensa aux toilettes publiques, ce lieu carrelé qui ne pouvait qu'attendre sa venue et son désir de se nettoyer. Elles n'attendaient qu'elles, ce soir personne ne viendrait épier en quinconce sa toilette corporelle. L'eau chaude pourra ainsi se répandre agréablement sur son derme fatigué. Elle se redressa sur ses pieds puis se rendit exaltée jusqu'à la source providentielle agrémentée de graffitis bâclés.
Effectivement, l'eau devint sa consolation nocturne, il lui sembla que la rutilance démente de la rue était devenue plus froide que l'agréable température émise par ces robinets. Une légère vapeur moite s'étira dans la pièce, s'imprégna sur le miroir où elle contemplait son devenir incertain. Elle laissa passer un court moment de réflexion puis se rendit compte du ridicule de la chose, le fait d'être là, en reine, dans ce monde insipide dont elle avait été chassée il y a quelques temps. De dormir sur ce banc marginal alors que les confortables fauteuils en cuir de bord de caisses étaient tout aussi disposés à accueillir son petit corps fragile...

# Posté le samedi 14 novembre 2009 18:08

Une brèche nocturne

Une brèche nocturne
Seul le silence désertique de la zone industrielle permettait à la jeune femme sans abris de garder sa contenance. Si le chahut expansif de la capitale avait été son environnement du soir, alors les larmes auraient coulé sur son errance dé fortunée. Le regard insouciant des passants anthracite l'auraient accablée. Bien que chargée de toute la misère contemporaine, la jeune femme baignait dans un vide absolu où mêmes ses propres paroles semblaient abscondes. Qu'il était vain de lorgner les végétaux d'ornement qui parsemaient les différentes extrémités du parking du centre commercial! Mais que pouvait-elle faire d'autre? Pieds et poings liés étaient sa devise. Son enfant à l'orphelinat, seule au dehors sans un quelconque moyen de subsistance, elle pataugeait dans le béton banlieusard.
Comme à son habitude, la mélasse quotidienne s'atténuait avec le crépuscule salutaire d'une fin de journée. Un modeste employé de l'espace commercial lui avait promis d'aménager une brèche avant la fin de son service, pour que la jeune maman esseulée puisse s'y réfugier afin de passer la nuit dans l'un des fauteuils en cuir de la galerie marchande. Elle attendait donc la providentielle porte entrouverte qui lui épargnerait une nouvelle nuit à la mauvaise étoile. Les clients de l'empire diurne avaient depuis longtemps délaissé le vaste parking où se propageait maintenant la plate lanterne jaunâtre des réverbères. Et parce que l'automobile avait toujours été une contrée lointaine et étrangère pour elle, ce fût un étroit terrain vague qui accueillit son impatience, plutôt que ce dérangeant parking. S'agenouillant sur ses maux elle ne pouvait que partiellement repenser à ces mauvais événements des derniers jours, partiellement car les crises d'émotion furent si nombreuses qu'elles sollicitaient la confusion. Ses petites chaussures baignant dans la terre sèche, elle se mit à dessiner l'inconnu avec sa semelle. Les figures se succédaient, toutes plus mystérieuses les unes que les autres. Eléments probants sur perdition psychique de la jeune femme. Puis ce fût un chuchotis, une voix étouffée et lointaine qui héla son attention. Elle se retourna et vit le visage brun et le bras dressé de son sauveur l'interpeller depuis la petite porte de service. C'est hâtive qu'elle traversa les quelques bas buissons qui obstruaient son chemin, myriades de feuilles qu'elle ne prit pas le temps de contempler. Le moment n'était plus à l'errance, du moins pas générale. Ce soir elle dormirait sous une surface bétonnée que le commun des citadins avait pompeusement dénommée "toit"...

# Posté le jeudi 12 novembre 2009 18:09

Modifié le jeudi 12 novembre 2009 18:23

Nothing

Nothing
Cela nous arrive parfois, lorsque nous nous retrouvons seuls dans une pièce, un repère qui nous est propre, nous somnolons de plaisir, peut être pas explicitement mais notre for intérieur appelle à la quiétude. Allongé, inerte, nous ne pensons plus à rien d'autre qu'à cet instant présent et utile qui nous est si cher.
À ce moment là, nos anxiétés et appréhensions les plus viles sont provisoirement mises de côté. Nous nous mettons gentiment à philosopher sur notre devenir existentiel. Et les théories personnelles sont souvent surprenantes : parce qu'au fond l'être humain est plus souvent seul qu'accompagné tout au long de son existence. Même cerné par une vie professionnelle et conjugale dynamique, les moments d'intimité essentiels à l'introspection sont plus que présents. Dans un lit à côté d'une tendre personne nous sommes seuls. Serrés entre plusieurs personnes dans un bus... nous sommes seuls. L'introspection et son magnifique pouvoir abrutissant nous arrachent de cette fourmilière humaine, populeuse et agressive. Oui, il est bien là ce moment où nous nous retrouvons seuls face à nous même... dans cette pièce silencieuse à l'éclairage tamisé. Nous fixons le plafond, et toutes ces introspections passées ou futures gambadent tout autour de notre pastèque engourdie.
Nous ne repensons que vaguement à tous ces projets qui nous ont si souvent interpellés, ces copieux objectifs, majoritairement réalisables, narguant notre existence actuelle. Ils nous apparaissent puérils et dénués de fondement. L'importance a tourné ses talons face à notre repos soudain. Allongés que nous sommes sur le canapé, à reluquer ce si inintéressant plafond...
Fort heureusement, cette trêve existentielle n'aura pas une fin abrupte et radicale, ce genre de fin qui nous propulse dans l'arène du système. La nuit s'annonce noire, ensommeillée et réparatrice. Nous feignons de nous redresser sur nos deux jambes. Nous sommes bien ici loin de tout et si proches de ceux qui décorent notre vie par leur présence. Nous sommes bien ici à ne penser qu'à soi et à ce ralentissement délicieux de vie. L'excès de vitesse nous accable tellement!

# Posté le mardi 10 novembre 2009 18:08

Voyage en classe écarlate

Voyage en classe écarlate
Les feuilles brunes des châtaigniers s'agitaient sous la vigueur du vent automnal. Nous étions fin octobre, période de transition, où la nuit spectrale et rude envahit les champs et forêts de bonne heure. Le frileux soleil commençait à décliner sur le petit village, sur chaque bâtisse biscornue. La jeune nymphe aux cheveux de lumière se tenait là, sur l'avenue principale, douloureusement surprise par ce début de soirée austère où l'on pouvait encore entrevoir le ciel pourpre et nuageux jouer les agitateurs aux dessus des tuiles épaisses du village. Les ruelles étaient désertes. Seul le rougeoiement des fenêtres de quelques foyers semblait tenir tête aux sombres teintes ambiantes.
Elle la vit, l'école, ce modeste établissement l'ayant accueillit il y a près de dix-huit ans maintenant. C'est ici que le doux murmure de l'alphabet et la chaleur du papier brouillon s'étaient engouffrés pour la première fois dans ses veines. Elle aurait pu chercher ailleurs, à travers le monde, n'importe lequel des premiers ouvrages dont elle était tombée folle; elle ne pouvait finalement nier le commencement de sa carrière littéraire, ici, entre les murs de cet établissement rural. Elle regarda brusquement sur le côté, attirée par un bruit de sabot et de fouet qui claque... c'était le fiacre qui venait de l'emmener jusqu'au village. La modeste diligence venait de détaler, sûrement effrayé par la quelconque austérité de ce hameau perdu. Elle soupira pour ce vil abandon et sans dire mot se remit à fixer la porte vermoulue de l'école. La bise friche caressait son visage, le pèlerinage était en train de prendre une certaine force. Une curieuse et inexplicable sensation l'envahissait. Elle ne comprenait pas cet état de béatitude tranquille. N'ayant d'ailleurs jamais su décrire le pourquoi de ce qui était une partie d'elle-même, une racine douloureuse mais emplie de sève. Le bourg et les châtaigniers aux feuilles brunes s'enfonçaient peu à peu dans la pénombre. Le bruyant froufrou des arbres, la maussade tranquillité des environs semblaient maudire le voyageur perdu. Elle se tenait figée devant les marches de l'école puis s'y asseyait, laissant la nuit nimber de sa noirceur accablante ce petit corps frigorifié. La jeune femme s'ennuyait déjà dans ce petit univers où les souvenirs étaient étroits et trop éloignés. Ses pensées l'assaillaient. Amoureuse, sa vie n'était plus ici.
La poétesse se leva donc pour se lancer dans une marche vigoureuse et rapide. En quelques minutes elle se trouva en dehors du hameau, longeant l'obscure route de campagne auprès de laquelle les arbres semblaient hululer un chauvinisme arrogant. Pourquoi une telle marche? Avait-elle réellement ambitionné de rejoindre la ville voisine ou bien Paris à pied? Cela était fou et difficilement réalisable, mais cet amour qui brûlait en elle n'était-il pas follement passionnel? Elle ne contrôlait plus rien, elle l'imaginait seulement, là-bas, dans la ville de lumière, en train de faire les cents pas. La tristesse de son doux rimeur lui était insupportable. Il fallait le rejoindre, quitter ce bourbier, source d'affreux atavisme. Le retrouver. Dame fatigue sur son trône impérial installa rapidement sa régence sur les petits mollets de la jeune fille emmitouflée. Cette dernière se mit donc en quête d'une maison pour pouvoir obtenir su repos, un bouillon et du pain. Après une interminable errance, due en partie au froid, la providence, sous les traits d'une modeste chaumière, se présenta à elle. Une fois la porte de la maison ouverte, un regard de femme, bleu et renfermé la dévisagea. L'iris chocolat de la poétesse pétillant sous la lumière d'une lampe à pétrole, surprit la froide paysanne qui ne prononça aucun mot. Le message était explicite: cette fricassée féminine d'orient et d'occident, de subtilité et de lettrisme, n'était point la bienvenue.
Le noir refit surface dans un claquement de porte. Il fallait qu'elle le retrouve. Se rendre à la première gare qu'elle rencontrerait. Les quelques sous dans sa poches tintèrent modestement. Il n'y avait que le train qui pourrait la reconduire vers l'étuve humaine...

# Posté le dimanche 08 novembre 2009 18:20

Deux et rien que deux

Deux et rien que deux
Il regardait la chaussée, le regard perdu dans son lyrisme. Elle lui avait donné rendez-vous aujourd'hui même devant cette imposante enceinte qui cachait le Père Lachaise. Léger, il l'était malgré son visage grave. Une anxiété amoureuse s'était emparé de lui il y a plusieurs mois déjà, il ne savait plus exactement quand... mais les symptômes persistaient, délicieux. Voilà qu'elle s'avance, là-bas, à l'autre bout de la chaussée, ses cheveux brun noués et en bataille, étroitement serrée dans son manteau en grosse toile anthracite. Ses prunelles fuyaient sur les côtés, avec par moment des coups de regard discrets et approbateurs envers l'amour du rimeur. Elle semblait heureuse, penaude mais heureuse d'avoir aperçu celui qu'elle avait choisi il y a également peu de temps. Un timide baiser pourrait ainsi être donné... Les platanes, robustes spectres immortels, cernaient, par leur nudité quasi-hivernale, le gentil couple à l'altruisme exemplaire. Altruiste, oui... affable aussi; que de gestes échangés, hésitants et fermes à la fois.
La ville portait encore les stigmates des insurrections parisiennes de l'an passé, mais ils avaient décidé d'une ballade en ce 25 novembre 1872. Déambuler tendrement, sans heurt, dans le mystique cimetière. Ses souliers étaient encore trempés de la veille lorsqu'il pleuvait des cordes en ce quartier déshérité, comme pouvaient l'être tous les recoins de Paris en ces temps de douleur pensive. Il n'y prêta guère d'attention lorsqu'il serra dans la sienne la petite main fragile et chaude de la muse à la frimousse pâlichonne. Elle semblait anémiée, ce n'était qu'une impression mais elle était persistante. Comme si l'amour la prenait, la vidait de tout son tonus.
Il s se retrouvèrent dans une allée ombragée par des kilos de branches énormes et centenaires. Une intimité glaçante qui ne fit que les rapprocher d'avantage. Des traces de poudre à même le sol, de sang aussi. L'horreur n'avait été que furtivement lavée. Ici s'organisa, entre le 21 et le 28 mai 1871, lors de la semaine sanglante, l'ultime poche de résistance des communards contre la cruauté versaillaise des armées du Général Mac-Mahon.
Ne pas s'asseoir, continuer à marcher pour ne pas avoir froid. Ils se rendirent vite compte qu'une telle activité n'était pas nécessaire pour garder la flamme qui les consumait au fond de leur union. Car c'était un autre combustible qui brûlait en eux, un muscle écarlate renfermant toutes les subtilités passionnelles connues. Elle effleura sa joue avec ses lèvres, se mettant sur la pointe des pieds pour atteindre son visage... et en finalité son c½ur. Il embrassa en retour cette joue pâle pour témoigner de cette affection mutuelle. Tout n'était que pudeur et gentillesse dans cette allée sombre où perçait par moment le soleil noir de novembre. Le fourneau humain titubait d'amour. Le XIXème siècle était à eux...

# Posté le vendredi 06 novembre 2009 18:03